La vie après la croissance

« Le texte de M. Alain Vézina souligne que la fin de l’ère du pétrole, période faste s’il en fut, déployée sous les traits des infrastructures urbaines telles que nous les connaissons, promet décroissance et entropie. Nous ne devons pas laisser persister des aménagements institutionnels invitant aux rivalités dans un contexte devenu énergétiquement plus frugal, tels les droits actuels de la propriété foncière et immobilière. M. Vézina invite à penser la ville frugale en insistant sur son inévitabilité. »

La vie après la croissance

Ce texte souligne que la fin de l’ère du pétrole, période faste s’il en fut, déployée sous les traits des infrastructures urbaines et nationales telles que nous les connaissons, nous promet sous peu décroissance subie et entropie (dégradation naturelle étendue du domaine bâti). Dès lors, nous nous devons de ne pas laisser persister des aménagements institutionnels tels les droits actuels de la propriété foncière et immobilière qui disposent aux rivalités ou à poursuivre les exclusions dans un contexte devenu énergétiquement plus frugal. On invite à penser la ville frugale en insistant sur son inévitabilité.

Cette communication fait globalement référence à la lecture du livre Life after Growth de Tim Morgan, analyste hétérodoxe de la Cité de Londres, paru en 2013. Sans que la lecture de ce livre soit une révélation, j’ai apprécié sa combinatoire bien soupesée de phénomènes naturels et sociaux. Il présente de façon claire et concise ce à quoi mes propres réflexions me menaient déjà à travers l’actualité et un ensemble d’autres lectures tant en économie, en sociologie, en ingénierie ou en physique, principalement sur le thème de l’énergie.

Un article relayé récemment sur FB précisait qu’au premier chef, si l’on veut remporter quelques défis environnementaux, il faut rétrocéder à la nature de nos infrastructures et ceci touche nos villes (en particulier les villes nord-américaines dont Sherbrooke), tant dans leurs zones publiques que privées. On y faisait le constat de l’échec global du mouvement écologiste depuis 50 ans qui a trop laissé de place aux petits écogestes nécessaires, mais sans effets déterminants.

Un autre article, de l’ancien commissaire au développement durable du Québec M. Harvey Mead, aide à mieux comprendre ce que l’on ne veut pas entendre, même chez les gens apparemment les plus alertes et éveillés, c’est-à-dire qu’un effondrement économique est déjà en route et qu’il est sans esquive possible eu égard aux moyens énergétiques (surtout et de façon déterminante) et économiques (l’échelle des dettes privées et publiques que le système financier veut nous voir honorer) qui restent accessibles.

Même si le Québec se situe dans une position énergétique et financière mondialement enviable (la Norvège fait énormément mieux), on est tous impliqués dans les échanges mondiaux à une échelle où les contrecoups ne peuvent qu’être considérables.

Je soutiens que les villes, sur les plans de leur société politique (conseil municipal) et de leur société civile, en investissant l’essentiel de l’espace de la vie de tous les jours, sont dans la position la plus favorable pour initier les mesures concrètes de la résilience locale et communautaire face à ces chocs inévitables et que cela doit s’intégrer et s’étendre à l’échelle régionale.

Si un parti municipal ou toute autre organisation publique ou privée avait un programme ou une planification stratégique responsable, conséquent et quelque peu anticipateur à proposer, ce plan devrait être fondé sur ces faits inexorables que peu de gens osent encore appréhender dans toute leur amplitude et leur complexité et, de là seulement, l’organisation pourrait attraper stratégiquement les bons fils pour l’action.

L’énergie fut de tout temps le seul moyen de transformer le monde et elle le demeure.

L’énergie correspond à la capacité à altérer et à concevoir les milieux de vie, notamment à bâtir les villes. Cela va de la faible puissance du corps humain, issue de son alimentation, à la puissance époustouflante des énergies fossiles… l’équivalent du travail de 12 hommes, 24 heures sur 24, pendant toute une année dans un seul baril (159 litres) de pétrole. À ce compte, dans les termes de l’économie biophysique plutôt que de l’économie de marché, un litre d’essence devrait coûter plus de 1500 dollars contre 1,10 dollar aujourd’hui à la pompe. Actuellement, c’est une quasi-gratuité. Pensez à ce que l’on a pu rapidement construire avec une telle puissance quasi gratuite pendant 150 ans.

Pour bien saisir notre situation socioécologique, il ne suffit pas de dire qu’il y a trop d’énergies fossiles pour le climat, bien que ce soit tout à fait le cas. Il faut aussi comprendre que les humains ne produisent pas l’énergie.

Au mieux les inventions de l’ingénierie ont permis de déployer de meilleurs moyens pour extraire et capter ce qui se donne dans la nature dans des formes plus ou moins denses et concentrées et d’en révéler le potentiel.

Ainsi des véhicules à meilleur rendement pour utiliser la densité énergétique du pétrole ont été inventés. Ainsi on harnache la puissance des rivières à grands coups logistiques orchestrés de machines à pétrole pour en venir à l’hydroélectricité. Ainsi des chaines de montage des industries à travers le monde, de même que de l’ensemble, peu ou prou (encore 96%), des transits terrestres, aériens ou maritimes. Ainsi aussi existent des panneaux solaires et des éoliennes à captation et approvisionnement intermittent, à rendement énergétique faible par comparaison avec le pétrole ou le charbon déjà consommé. Ce n’est que maintenant que solaire et éolien peuvent mieux paraître.

Solar Could Beat Coal to Become the Cheapest Power on Earth
https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-01-03/for-cheapest-power-on-earth-look-skyward-as-coal-falls-to-solar

Il faut lire des nouvelles comme celle-ci sous l’angle de ce qui vient tout juste d’être dit et de ce qui sera dit par la suite.

À ce jour, les énergies renouvelables au sein des pays occidentaux sont intéressantes si, pour partie de leur mix énergétique au sein des réseaux, la capacité d’appropriation de ces pays du surplus énergétique global permet de les subventionner. C’est actuellement encore la seule situation qui leur octroie de concurrencer les énergies fossiles pour répondre aux utilités courantes et sans beaucoup pouvoir répondre à l’entropie des infrastructures existantes sur leur pleine échelle.

Sur le plan énergétique, seuls des pays ou des régions plus modestement dotés trouvent un avantage immédiat au déploiement de capacités de capture des flux des énergies renouvelables.

Les rendements décroissants encore à venir des énergies fossiles rendront les surplus nets constamment plus minces et la part de l’effort commun pour l’énergie dans l’économie deviendra très rapidement plus importante. Morgan indique une part de 5% actuellement, laquelle passera rapidement à 20% au cours de la décennie 2020-2030.

Pour parler du contexte antérieur, deux tiers (2/3) de la productivité historique attribuée à la révolution industrielle des 200 dernières années seraient directement redevables au potentiel incorporé et capté des énergies fossiles. Ces dernières sont de l’énergie solaire, c’est-à-dire le produit de la photosynthèse accumulée sur des millions d’années, densifié par les grandes pressions souterraines et placé ainsi hors des écosystèmes depuis des millions d’années aussi. Comment s’étonner des déséquilibres énergétiques (climatiques) du système Terre une fois ces matières ramenées massivement à la surface pour combustion. Ces millions d’années d’accumulation du stock de ce qui devint les hydrocarbures donnent une certaine idée de ce que l’on peut espérer accomplir à partir des flux quotidiens, en partie cumulables ou non : éolien, hydrolien, solaire.

Pour soutenir cette productivité et entretenir ce qui a été déployé, on est dorénavant confronté à des rendements globaux décroissants, décrivant une trajectoire à peu près définitive, qu’il serait néanmoins possible de stabiliser à un niveau modeste eu égard au présent et au passé récent. Globalement, il faudra plus d’énergie pour obtenir le surplus d’énergie qui est la substance de l’économie, des sociétés et du mode de vie contemporains. (Ne pas éviter de lire les articles d’Harvey Mead référencés en fin de document).

Les villes actuelles sont le produit de surplus énergétiques nets grandioses en voie de disparation. Le grand déploiement des infrastructures du XXe siècle à l’échelle mondiale a pu compter sur des rendements énergétiques qui ne sont plus. Les entretenir n’est déjà plus possible en bien des endroits. Ça va s’étendre.

Parvenir à n’obtenir qu’un baril de pétrole, pourtant massivement encore là dans le sol, en utilisant un autre baril de pétrole (rendement de 1 pour 1) revient à un effort parfaitement inutile, même si l’on s’efforcera de croire provisoirement que si ce dernier est payé 100, 200 ou 1000 dollars (cumul de subventions, puiser dans les réserves monétaires accumulées, vente d’autres actifs, etc.), on extraira le premier pour accomplir la transition.

C’est vers là qu’on va alors que des ratios de rendement énergétique beaucoup plus élevés sont nécessaires au seul maintien des milieux de vie et paysages bâtis.

Je crois au débat et en une démocratie à étendre pour mieux appréhender collectivement le réel (processus d’objectivation du réel – à l’instar de ce qui se vit au sein des jurys citoyens). Je crois qu’il faut se mobiliser pour l’action coopérative et en redistribuer les fruits de manière équitable, mais le sens prioritaire de ce que doit être cette action est déjà déterminé au-delà des volontés les « meilleures ».

L’économie de marché, en l’état actuel de sa dynamisation et de ses mises en circulation, plane hors-sol et vit d’illusions, circonscrites, coincées dans le rythme et la langue euphémisée des « booms and busts », le plus souvent en quête d’un « fix ».

En disposant d’abord de riches écosystèmes encore peu affectés puis de vastes surplus énergétiques pendant un peu plus de deux siècles, les formations économiques contemporaines se seront permis de nous apparaître comme monétaire et formelle. Pour le dire autrement, dans un contexte aussi faste, apte à ce que l’attention se centre sur la circulation économique (offre et demande), l’argent se sera montré capable de tout mettre en équivalences abstraites. Cela jusqu’à tendre puissamment à faire oublier la dynamique propre de la vie concrète et diverse, les conditions sociales de production, faisant de la nature une ressource de manière univoque, la dégradant, alors que la substituabilité des éléments exploités est loin d’aller de soi.

À propos de ces illusions et facteurs d’illusions tels que reproduits et portés dans les médias:
«The International Energy Agency (IEA) is the pre-eminent global forecaster of oil production and demand. Recently it admitted that its oil production forecasts were based on economic projections rather than geology or cost; ie on the assumption that supply will always meet projected demand.

In its latest annual forecast however (New Policies Scenario 2016) the IEA has also admitted for the first time a future in which total global “all liquids” oil production could start to fall within the next few years.»

Il est temps d’un retour sur terre. Il s’impose déjà.

Des calculs « non-mainstream » sur la croissance occidentale (Morgan) tendent à dire que nous serions en décroissance depuis l’an 2000 tout au moins et peut-être depuis 1980.

C’est assez conséquent avec l’avènement du néolibéralisme tentant de prolonger la croissance par une dette qui sera impossible à honorer en raison des rendements décroissants. Que l’on trouve plutôt les bons moyens, équitables et peut-être légitimes, de la détruire. Conséquent aussi avec la multiplication des règles favorables aux délocalisations d’entreprises et avec l’effectivité de ces délocalisations. C’est conséquent encore avec l’appauvrissement et le rétrécissement de la classe moyenne tout endettement des ménages pris en compte. Conséquent finalement avec des existences qui perdent trop de leurs références dans ce monde d’accélération.

Je ne crois pas qu’un programme politique de niveau municipal-régional puisse faire l’économie de prendre en charge une préparation adéquate et conséquente avec les caractéristiques de ce futur qui pourrait être aussi proche qu’au cours de la prochaine décennie. Ça doit être tout au moins à l’arrière-plan contextuel de toute initiative, afin que toutes soient une part de la solution et qu’aucune ne soit un potentiel boulet.

Sur la scène politique, il me semble que l’on perd trop de temps à dénoncer l’incompétence adverse sans s’assurer de la sienne propre, de même que de sa pleine capacité à faire face malgré la difficulté de la posture et du discours nécessaire. On se détourne d’une occasion de comprendre tant que l’on reste à l’intérieur du paradigme de l’économie formelle, monétaire; keynésienne (déficits contracycliques – J. Trudeau) ou néolibérale (austérité – Harper et Couillard).

L’économie, au moins depuis la sédentarisation agricole et si l’on admet que l’on ne produit pas l’énergie, mais la capturons simplement ou de manière très complexe, c’est la gestion d’un surplus net d’énergie qui libère certaines personnes des tâches manuelles pour s’occuper d’autres choses, peut-être réfléchir sur le rendement d’un champ, peut-être diriger les affectations d’un groupe villageois, peut-être aussi faire la classe.

Avec la machine de Watt vers 1770 (machine à vapeur et au charbon activant d’autres machines – pompes, métier à tisser, etc.) puis avec la systématisation de l’usage du pétrole vers 1860, en utilisant d’abord les lignites et anthracites de haute qualité (charbon) et le pétrole le plus aisément accessible de par la planète, on investissait une (1) quantité d’énergie pour en obtenir 100, ce fut même parfois 1 à 200 avec des gisements énormes du Moyen-Orient. D’après ce qu’on a vu en le comparant à la puissance du corps d’un homme, obtenir un surplus de 99 unités de pétrole est un potentiel gigantesque.

Vers 1930, le ratio moyen énergie investie et énergie retournée par les puits de pétrole était de l’ordre de 1 à 70 en moyenne de par le monde. Le déclin significatif ne commence que 40 ans plus tard, aux États-Unis en particulier. La puissance disponible et que j’ai décrite précédemment a permis de faire les villes suburbaines nord-américaines par exemple, faire les villes au zonage exclusiviste avec d’un côté les quartiers commerciaux et de l’autre les quartiers résidentiels, des villes pour l’automobile, ce qui assurait de devoir déployer les infrastructures conséquentes.

Un tel ratio de rendement énergétique, favorable sur les plans capitalistiques et patrimoniaux donne beaucoup de liberté dans la création d’une architecture institutionnelle, somme toute généreuse, comme lors des Trente Glorieuses (1945-1975) et l’avènement de l’État-Providence (Welfare State).

On se dote alors sans trop de mal d’infrastructures complexes et tant que l’on améliore la productivité des machines, on tire le meilleur parti de l’énergie captée et on obtient de la croissance (PIB).

Depuis, le mix énergétique global s’est un peu complexifié et diversifié, mais le rendement et souvent la qualité des captures énergétiques ont diminué. À l’égard d’un stock fini, c’est plutôt normal de s’attendre à un haut rendement au départ avec ce qui est le plus accessible et exploité en premier lieu, puis de voir ce rendement décroître dans chaque zone, jusqu’à ce que cela détermine le rendement global. Aujourd’hui, de par le monde, 81% des réserves déjà entamées ou en production sont en phase de déclin.

Le rendement du mix énergétique global était de l’ordre de 1 à 15 ou 20 en 2010. Bien sûr, c’est le pétrole conventionnel restant qui a le rendement qui s’est le plus détérioré, mais qui tout de même encore aide à conserver le rendement du mix global assez haut. Il y a dorénavant moins à capturer de ce côté. Les très rares nouvelles découvertes sont de faible volume et représente presque toujours, une à une, que quelques jours ou quelques semaines de la consommation mondiale d’hydrocarbures. Autrement, ce qui reste offre des rendements parfois de 1 à 3 comme avec les sables bitumineux de l’Alberta ou avec les pétroles de mers très profondes.

La capture des flux solaires et éoliens diffus est très variable selon les lieux et il s’agit de flux intermittents. Il semble que tout récemment on ait atteint des ratios de 1 à 11 ou 12 avec le solaire, mais souvent cette capacité installée n’est opérante que quelques heures dans une journée, voire pas du tout, sans compter l’absence ou les limites du stockage. Pour compenser partiellement ces difficultés, on doit déployer les infrastructures captatrices sur différents sites du territoire, en surcapacité de la puissance nominale technique de l’équipement, c’est-à-dire entre 2 et 4 fois plus, selon la pauvreté ou la richesse locale-régionale de l’ensoleillement et/ou des vents. Au-delà de ce surcoût à l’installation, s’ajoute la contrainte supplémentaire de devoir donner ou vendre à très faible prix les excédents à qui peuvent les accueillir, lorsque surviennent des conditions météos pleinement favorables, et cela face à d’importants risques de grillage sur le réseau. Qui n’a pas entendu de ces titres de nouvelles parlant du Chili ou du Portugal débordant pendant un moment d’une électricité gratuite ? En voilà l’explication. Cette situation est encore de l’ordre du problème.

Le déploiement des capacités de stockage à l’échelle des besoins des infrastructures actuelles pourrait paraître la solution. Il n’y aurait plus besoin de multiplier par 2 à 4 les éoliennes et les panneaux solaires pour combattre l’intermittence des captures. Néanmoins, pour faire à l’échelle requise, il faudrait de 100 à 140 fois la capacité de production de l’immense Gigafactory de Tesla, bien plus qu’il n’y a de lithium disponible sur Terre pour ces batteries. Les batteries au sodium-ion, constituées d’un élément beaucoup plus accessible et commun sur Terre, offre d’autres possibilités. Mais, plus lourdes et volumineuses, elles ne vaudront en principe que pour les usages fixes et non pour les transports, activité où le défi de la substitution du pétrole reste le plus grand et de loin. Un autre choix est d’accepter l’intermittence de l’électricité pour de très nombreuses situations, comme cela se fait dans les pays dont les infrastructures et la population ont des besoins plus modestes.

Tout différemment, avec un barrage hydroélectrique, en région de précipitations régulières et suffisantes comme au Québec, on peut espérer une capture en continu et une transformation électrique pour le réseau aisée à réguler. De nombreux barrages ailleurs demeurent et seront plus exposés aux sécheresses que les dérèglements climatiques feront survenir. Presque toutes les rivières susceptibles d’être harnachées avec des rendements élevés le sont déjà. Maintenant, les rivières restantes ont des potentiels de rendement relativement faible. Les barrages existants font déjà partie du mix global. Le nucléaire aussi, bien que de ce côté, on puisse déployer de l’énergie encore pour 20 à 40 ans à très grand frais (construction et déclassement de fin de vie utile), partout sous-estimés à l’origine. L’uranium extractible voit déjà sa fin approcher et la filière doit réutiliser des combustibles dégradés.

Plus encore, il nous faut souligner que toutes ces infrastructures de capture (éolienne, panneaux solaires, barrages et lignes de transmission, centrales nucléaires, etc.) jusqu’à maintenant n’ont pu être réalisées qu’avec les énergies fossiles sur tout le plan de la logistique. Cela va de l’extraction des matériaux, à l’entretien de l’ensemble des infrastructures jusqu’à la fin de la vie utile, en passant par l’alimentation et l’acheminement des travailleurs et leur déplacement de travail sur le territoire, de l’ouverture des voies d’accès, sans oublier toute la phase de construction, d’aménagement et d’assemblage. Hydro-Québec est largement un sous-produit du pétrole.

Ainsi, le vrai coût des « renouvelables » ne sera connu qu’à la fin (inévitable) de la capture des fossiles, même s’il en reste beaucoup sous terre, et cela à jamais, en raison de son inaccessibilité énergétique pour cause de rendement nul ou négatif.

Alors qu’on les imaginait d’abord destinées au secteur domestique, envisageons maintenant à tout ce qu’il faudra d’énergies renouvelables, d’usage pratique, pour faire fonctionner in situ, sur le plan logistique, le secteur de l’économie que l’on nomme primaire, principalement sur les lieux d’extraction. Sans doute, pour le mieux et en contexte de décroissance, restera-t-il la possibilité de se concentrer sur une économie plus circulaire des éléments déjà extraits.

Donc, avec de nombreuses inconnues, il semble que le rendement global du mix énergétique doive encore descendre et si un rendement technique de 1 à 10, voire de 1 à 15 est encore possible, le caractère hasardeux des énergies intermittentes, inégalement situées pour capter les flux solaires ou éoliens diffus, les ramène initialement plus bas. De même et peut-être surtout, il faut pouvoir opérer, sur une période temporelle étroitement comptée, une transition opérationnelle dans chacun des réseaux d’extraction, de capture et de transport de la planète avec des moyens énergétiques (surplus nets) qui s’amenuisent à ce jour plus rapidement que jamais.

En fait, il n’y a pas de garantie pour un rendement global de plus de 1 à 10 alors que les infrastructures et les services dans les sociétés complexes dans lesquelles on vit ont grosso modo été déployés pour des rendements de plus de 1 à 30, avant la folle lancée de l’endettement des années 1980.

Cette trajectoire descendante est, avouons-le, tout à fait inévitable. Elle assure de hausses de prix sinon de hausses des dettes importantes puis un effondrement ou une suite d’effondrements, toujours d’abord financiers, mais aussi infrastructurels de manière générale. Cet effondrement deviendra brusque et à peu près définitif lorsque l’on réalisera, surtout au sein des appareils gouvernementaux et financiers, qu’il n’est nullement lié aux techniques économiques formelles, monétaires en particulier, ni seulement aux orientations politiques de gestion (elles demeurent tout de même non neutres); mais plutôt à la capacité énergétique réduite de transformation et de maintien du monde pour qu’il demeure le milieu capitalo et anthropo centré qu’il a été jusqu’à ce jour dans les sociétés modernes.

Un rendement énergétique global à la baisse laisse devant moins de « possibles », dont ceux de pouvoir opérer (doucement ou opérer tout court) la transition énergétique, de conserver les infrastructures et les services existants en l’état, et rend impossible d’honorer les dettes à leur hauteur actuelle, lesquelles sont aussi quelque part des actifs monétaires, des fonds de retraite par exemple.

Ugo Bardi du Club de Rome, tout comme Tim Morgan (le livre cité en référence), prédisent et décrivent qu’autour d’un rendement énergétique de moins de 1 à 10 (dix quantités obtenues pour une investie), l’effondrement prend l’aspect d’une falaise (Seneca Cliff) face à ce qui constitue le paysage quotidien actuellement. Selon eux, pour peu que la trajectoire actuelle soit insuffisamment infléchie, c’est pour la décennie 2020-2030. Il faut dire que la consommation d’énergie fossile n’a jamais été aussi élevée et donc aussi rapide que maintenant à l’échelle mondiale. Cela épuise d’autant plus rapidement la part extractible et les rendements globaux. Jusqu’à maintenant, seules les récessions ont ralenti la consommation des énergies fossiles. La Banque Mondiale vient finalement de conclure à un ralentissement de l’économie mondiale en 2015, première année où l’on a cru un moment à une décroissance d’émissions de CO2 en contexte de croissance. On commençait à croire à un retournement, à un découplage de la croissance et des émissions.

L’insistance de Donald Trump de relancer le pétrole et gaz de schiste aux États-Unis, de construire les pipelines venus du Canada ou d’établir des accords d’exploitation de l’Arctique avec la Russie, pourrait certes repousser un peu les échéances. Mais, de l’autre côté, en esquivant de manière prolongée la transition sociale et énergétique à effectuer, la falaise de Sénèque n’en sera que plus définitivement abrupte et incontournable et le Système-Terre n’en sera rendu que moins hospitalier et habitable.

Nouvelle marotte de nos gouvernants, dettes et investissements prennent maintenant la tangente de faire espérer une relance par le maintien des infrastructures longtemps négligées, sans encore oser esquisser leur rétrogradation pour l’avenir à une étendue et niveau général de moindre souci entropique.

Quoi qu’il en soit, on espérera retrouver par la force des choses la matérialité in situ et vivante de l’économie en deçà de son langage monétaire, économie enracinée dans l’énergie disponible, plus ou moins bien capturée, définitivement réduite de ses stocks fossiles, comme l’on décharge une pile pour des millions d’années. Cela, dans un Système-Terre tout de même largement affecté et perturbé.

De toute façon pour la vie des écosystèmes, auxquels on est liés de façon encore plus étroitement fondamentale qu’à la capacité de disposer d’un surplus énergétique net important, il sera bon de faire se rétrograder les infrastructures, de faire les périmètres humains plus étroits et de les régénérer, voire d’aider les autres à se réensauvager.
Déjà, maintes initiatives telles celles centrées sur la résilience locale et communautaire, la relocalisation de l’économie, la régénération de la nature, et plus politiquement, les formes de propriétés sociales et coopératives apportent une volonté fort bienvenue d’appréhension prospective. L’avènement d’un réseau des « villes rebelles » (David Harvey) à l’échelle régionale, nationale et mondiale orchestrant en partenariat ces initiatives devrait permettre un niveau d’organisation plus efficace encore.

Le fil conducteur de ce qui vient d’être dit tient en 3 énoncés.
– On ne produit pas l’énergie, on la capte. Ce changement de perspective, adéquat avec les processus réels, cesse de placer l’humanité et son génie au cœur de tous les possibles. Cela va sans nier l’espace de performance de ce génie (1/3 de la productivité historique récente en présence des hydrocarbures), que le paradigme civilisationnel actuel définit avec une réductrice linéarité sous le terme de croissance.
– Avec les fossiles, cette capture a produit des surplus énergétiques nets élevés avec des rendements globaux conséquents…la civilisation capitaliste industrielle s’est déployée, c’est-à-dire a occupé l’espace planétaire, grâce à ces rendements globaux élevés.
– Avec des rendements inexorablement décroissants, imposés par les lois de la physique, on approche d’un seuil où on ne disposera plus de l’énergie permettant d’honorer le futur dans l’ordre déployé par cette civilisation (dettes, infrastructures et architecture institutionnelle générale). Ce seuil serait atteint entre 2020 et 2030.

Je crois qu’il est important que la population en général se saisisse de cette question. Tout au moins pour en arriver à comprendre que le seuil de l’effondrement est écrit dans la matérialité des choses actuelles, que dès lors le bon gouvernement est celui qui permet de débattre tous afin de construire près de chez soi les conditions de la résilience et de l’accès aux éléments qui amenuisent les rivalités (alimentation, habitation, vêtements, mobilité régionale) et qui permettent d’accroître le désir, la volonté et l’effectivité de la participation démocratique. Ça va prendre une bonne stratégie d’amenuisement des rivalités pour préparer les partages en éliminant les crispations individualistes, ce qui plus largement signifie d’introduire le convivialisme dans une décroissance qui s’impose sans retour.

Le projet de Fiducie foncière régionale de l’Estrie (ou d’ailleurs) vise précisément ce partage des éléments et fonctions essentielles à la vie et vise l’amenuisement des rivalités ou crispations individualistes en réaménageant les droits de la propriété foncière et immobilière. Ce sont des phénomènes que la diffusion des actuels droits de la propriété a fait éclore jusqu’à l’insoutenabilité sociale et écologique.

Quelques éléments d’une vision des territoires moins dépendants de grandioses surplus nets d’énergie :
Soumettre impérativement l’électrification des transports à une politique de la ville, laquelle prônera la densification de l’habitat, l’isolation thermique des bâtiments au plus près de la norme de la maison passive, la conception/réaménagement de la ville sous la forme d’un regroupement de villages urbains avec autonomie des quartiers en services de proximité, la mobilité active accompagnée d’une prédominance des véhicules vraiment légers (moins de 500kg) et idéalement ou sinon partagés, des vitesses réduites à 30 km en ville sauf pour les routes, des services de livraison de quartier, l’agriculture et la nature en ville, les trames vertes et les corridors verts et bleus, structurer la régionalisation démocratique de la propriété du sol avec représentation politique des non-humains, aménager la complémentarité fonctionnelle accrue et les circuits courts d’échanges économiques entre la ville et la campagne au sein d’une même région.

On peut localement penser faire modèle ou inspiration pour d’autres lieux, mais on ne peut pas faire spectacle de soi-même.

On pourra encore se demander pourquoi une telle évidence à propos de l’effondrement attendu est si difficile à admettre et pourquoi dès lors ceux qui pourraient déjà le savoir et le transmettre se taisent. Une si faible mise en scène publique de ce qui fut mon propos le long de ce texte ne peut être que le fait d’un évitement, d’un report toujours continué, d’un déni par la très large majorité des gens, le plus souvent pour avoir le plaisir d’être ou de paraître heureux et confiant dans l’immédiat, comme d’une éthique à priori, forcément inconséquente, de la vie positive.

Une vive croissance a fait le paysage du XXe siècle. Elle fut la métaphore du confort occidental développé longuement presque sans discontinuation. Elle s’est confortée de la valeur croissante, monétaire et spéculative, de nos périmètres d’avoirs personnels chez les classes moyenne et supérieure, cela vécu comme réponses à nos peurs existentielles, manifestement devenues mégalomanies chez les plus riches.

Ces derniers, détenteurs de l’essentiel des moyens, engagent ensuite et donnent direction à plus ou moins l’ensemble de l’activité planétaire, faisant prise sur tous ceux qui forment le salariat, ceux mis au travail sur un marché, jusqu’à ce presque plus aucuns d’entre nous ne voient autre chose qu’un tissu omniprésent de rapports de dépendance au travail à fournir sur ce marché, position apparemment inaltérable d’où l’on interprète le monde comme devant toujours aller ainsi, comme un ordre naturel des choses, condition sine qua non pour être parmi les autres.

C’est dans cet univers ou milieu de croissance, limité, on l’a vu, que s’est créée la confiance toute technologique d’être une humanité ayant le pouvoir fallacieux d’être le producteur, en voie toujours plus avancée, d’obtenir le contrôle de tout sur Terre. Bien difficile d’en discontinuer avec cette illusion qui toujours sera la plus exigeante face à la nature.

Les détenteurs des positions lucratives stratégiques, peut-être surtout en contexte de décroissance, voire d’effondrement, ont tout intérêt à maintenir l’ordre déjà là, les circuits qui leur amènent leur profit, capitalistes de marché, aussi longtemps que faire se peut et qui leur permet d’avoir chacun leur partie de la population à leur service. Qu’ainsi l’on soit prêts à se vendre contre salaire pour leur direction, trouvant à amoindrir mutuellement nos peurs existentielles dans un ordre destructeur.

Ces peurs, ces fantômes de l’espèce, je suis tenté de croire qu’on peut les domestiquer et apprivoiser, en reprenant contact avec la nature et ses limites, dans une démocratie étendue, inter-limitatrice parmi les humains et les non-humains, où la solidarité et la coopération sera inscrite partout dans la structure sociale, en opérant une transition par les Communs. Le défi principal pour les 99% est de reprendre les rênes aux mégalomanes dans un contexte de décroissance subie.

Finalement, après avoir présenté la quasi-certitude de la rencontre d’un seuil d’effondrement à brève échéance, je ne peux être le seul communicateur de cet état des faits appréhendés, dès que d’autres l’ont compris. Dans les délais appréhendés, le futur tel qu’esquissé – décroissance subie et entropie – est probable à un niveau tel qu’il serait d’une négligence folle de ne pas s’affairer dès à présent de l’organisation de la résilience communautaire locale-régionale.

Alain Vézina – Février 2017

The Global Road-Building Explosion is Shattering Nature

http://www.resilience.org/stories/2016-12-19/the-global-road-building-explosion-is-shattering-nature/

Crise des ressources énergétiques – On le savait déjà il y a 60 ans

http://www.noeud-gordien.fr/index.php?post%2F2015%2F11%2F12%2FCrise-des-ressources-energetiques-On-le-savait-deja-il-y-a-60-ans

Le moment de vérité (2 de 2) et (1 de 2)

http://petrole.blog.lemonde.fr/2017/01/03/le-moment-de-verite-22/

Pétrole: de vieilles traditions qui ne fonctionnent plus – Harvey Mead

http://www.harveymead.org/2016/12/14/petrole-de-vieilles-traditions-qui-ne-fonctionnent-plus/

The 100 percent renewable energy future: The good news and the bad news

http://www.resilience.org/stories/2017-01-01/the-100-percent-renewable-energy-future-the-good-news-and-the-bad-news/

Life After Growth: How the global economy really works – and why 200 years of growth are over

https://www.amazon.ca/Life-After-Growth-global-economy-ebook/dp/B00F3D8M2C

Repenser l’économie à partir du concept universel d’énergie ?

http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/05/14/repenser-leconomie-a-partir-du-concept-universel-denergie/


The Peak Oil President?

http://www.resilience.org/stories/2017-01-11/the-peak-oil-president/

«Nevertheless, the author holds out hope for a paradigmatic revolution in how civilization operates—“a fundamental epistemological shift recognizing humanity’s embeddedness in the natural world.”»

Traduction :
« Néanmoins, l’auteur nourrit l’espoir d’une révolution paradigmatique dans la façon dont la civilisation opère – un changement épistémologique fondamental reconnaissant l’intégration de l’humanité dans le monde naturel“ ».

Il ne faut pas croire qu’un tel changement de paradigme sera le seul fait d’une prise conscience et de l’éducation. Cela ne peut advenir que si les milieux de vie, les quartiers, les villes, se mettent aussi à le faire sentir, à le faire voir et à le faire vivre.

Trump’s Plans for Fossil Fuels Will Shrink the Economy

http://motherboard.vice.com/read/trump-energy-plans-no-economic-growth

Milieu, robustesse, convivialité, contre environnement, optimisation, complexité

http://www.institutmomentum.org/milieu-robustesse-convivialite-contre-environnement-optimisation-complexite/

L’homme économique et le sens de la vie. Petit traité d’alter-économie

https://lectures.revues.org/7072

Fiducie foncière régionale de l’Estrie – Projet

https://www.facebook.com/FFRESTRIE/

Alain Vézina
Sherbrooke
Janvier 2017

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